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Syrie. Le choix de militariser la révolte, une responsabilité occidentale

Hassane Zerrouky

Jeudi, 15 Décembre, 2016

L'Humanité

Martti Ahtisaari, l’ex-président finlandais et lauréat du prix Nobel de la paix en 2008, déclarait en 2015 qu'il était possible de mettre fin à la crise syrienne au plus tard fin 2012. Photo : Reuters

Martti Ahtisaari, l’ex-président finlandais et lauréat du prix Nobel de la paix en 2008, déclarait en 2015 qu'il était possible de mettre fin à la crise syrienne au plus tard fin 2012. Photo : Reuters

Pariant sur un scénario à la libyenne, Washington et ses alliés arabes, turcs et européens ont soutenu les groupes armés, alors qu’il était possible de mettre fin au conflit dès 2012.

L’ex-émissaire onusien Lakhdar Brahimi ne croyait pas si bien dire quand il déclarait sur France 24 en octobre dernier que tout le monde était responsable de la tragédie syrienne.

En effet, il était possible de mettre fin à la crise syrienne au plus tard fin 2012, comme le rapportait The Guardian du 15 septembre 2015, citant l’ex-président finlandais et lauréat du prix Nobel de la paix en 2008, Martti Ahtisaari, aujourd’hui diplomate aux Nations unies. Ce dernier avait fait part au journal britannique d’une proposition russe pour faire partir pacifiquement Bachar Al Assad, afin de mettre fin à une crise qui à cette époque avait coûté la vie à près de 7 500 personnes (contre plus de 300 000 aujourd’hui) et poussé à l’exil 11 000 personnes (plus de 3 millions aujourd’hui). Le représentant russe Vitaly Tchourkine lui avait soumis un plan en trois points : ne pas fournir d’armes à l’opposition syrienne, engager un processus de dialogue entre celle-ci et Assad, et enfin trouver un moyen « élégant » pour le président syrien de s’écarter du pouvoir.

Des camps d’entraînement sont mis en place

Ce plan avait été exposé par le diplomate finlandais le 22 février 2012 aux représentants occidentaux (français, américain et britannique) du Conseil de sécurité de l’ONU. « Aucune suite n’a été donnée à cette proposition parce que, selon moi, tous ces gens étaient persuadés qu’Assad allait tomber sous quelques semaines et qu’il n’y avait donc pas besoin de faire quoi que ce soit », déplorait-il alors.

En 2012, Washington et ses alliés occidentaux, arabes et turcs croyaient dur comme fer à la répétition d’un scénario libyen où Homs, alors qualifiée de « poumon de la révolution syrienne », devait à l’instar de Benghazi en Libye, servir de point de départ à la conquête de Damas. Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, en était convaincu, tant et si bien qu’il assurait en juillet 2012 qu’« Assad va tomber, simplement c’est une question de temps », et qu’il « ne méritait pas d’être sur la Terre ». Aussi ont-ils poussé à la militarisation de la révolte syrienne, et ce malgré les mises en garde du Comité de coordination nationale pour le changement démocratique (CNDC, fondé en juillet 2011), regroupement des forces syriennes préconisant une issue pacifique et politique à la crise, basée sur un compromis entre tous les protagonistes syriens. Il ne fut pas écouté et on en voit aujourd’hui les tragiques résultats.

La Syrie a alors commencé à sombrer dans la violence. La répression se durcissait. Des slogans tels que « Dieu est grand et Bachar est son ennemi » et les appels pour une « zone d’exclusion aérienne » se substituaient aux slogans à contenu démocratique. Les désertions de militaires syriens, médiatisés par la chaîne qatarie Al Djazira, se multipliaient. Une Armée syrienne libre (ASL) est formée dès juillet 2011, suivie par la création du Conseil national syrien (CNS) que Paris s’empresse de reconnaître en 2012, lequel CNS est remplacé courant de la même année par la Coalition nationale syrienne, dominée par les islamistes. Le sud de la Turquie devient une base arrière pour les insurgés syriens. Des camps d’entraînement sont mis en place, des armes affluent ainsi que des « volontaires européens », arabes, russes, asiatiques, au vu et au su des services secrets occidentaux et turcs qui font mine de ne rien voir.

Des groupes instaurent la loi religieuse

L’ASL est très vite dépassée sur le terrain par des groupes islamistes comme l’« État islamique » (EI ou Daech) ou l’Armée de la conquête (Jaish al-Fatah), coalition formée sur les conseils des Saoudiens et des Turcs en 2013, regroupant des forces aussi violentes que Ahrar al-Cham, Front al-Nosra (filiale syrienne d’al-Qaida et qui s’appelle maintenant Fatah al-Cham), Djaich al-islam (armée de l’islam), Jabhat al-Chamia (Front du Levant), ceux-là même qui ont été défaits à Alep et qui contrôlent encore Idlib et sa région… Une coalition présentée alors par ses parrains turcs et arabes comme une alternative sunnite à Daech et acceptable par Washington et ses alliés. Et qui dans les régions que cette coalition contrôle allait très vite instaurer la loi religieuse, imposer le niqab aux femmes et même aux filles dès l’âge de 10 ans. Dès lors, comment peut-on croire un instant que ces forces, une fois renversé le régime dictatorial de Bachar, vont respecter la démocratie, les libertés, les droits des femmes et des minorités alaouite, chiite, druze et chrétienne ?

Hassane Zerrouky

Journaliste, rubrique Monde