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16/11/2003

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Libérer les entreprises

La révolution française a plus de deux cents ans, l'abolition de l'esclavagisme est à peine plus jeune, pourtant, en 2003, des personnes sont toujours esclaves, ici même en France. Des personnes qui doivent endurer les pressions de leur maître, des personnes qui peuvent du jour au lendemain être revendue à un nouveau propriétaire. Certes, ces individus sont des personnes morales, mais elles sont composées d'un ensemble de personnes physiques, supposées libres.

L'analyse marxiste sur le capitalisme reste, encore aujourd'hui, extrêmement pertinente. Les prélèvements réalisés par le propriétaire sur une partie de la valeur ajoutée fabriquée par les non propriétaires ont été remarquablement bien perçus par ces économistes. Néanmoins, la solution proposée par les systèmes communistes, s'est trouvée être bien pire que le mal. Les systèmes d'économie dirigiste se sont soldés par des échecs retentissants. La raison de ces éches est relativement simple : en nationalisant les entreprises, les pays communistes ont ramené le pouvoir économique sous la coupe du pouvoir politique. Or l'Homme n'a pas la maturité suffisante pour avoir du pouvoir sans en profiter. Plus le pouvoir est concentré, plus les profits personnels sont importants, plus le peuple est pénalisé - les choix ne sont plus raisonnés mais intéressés. En concentrant deux pouvoirs aussi important que l'économique et le politique, ces systèmes ne pouvaient que partir à la dérive : injustice, corruption et propagande atteignaient des niveaux trop importants. L'erreur des communistes a été de croire qu'un petit nombre de personnes avec les pleins pouvoir, pouvait oeuvrer de façon bienveillante pour des millions d'autres. En opposition à ce système, le capitalisme a plutot tendance à diluer le pouvoir entre différents acteurs, et à être réaliste quant aux capacités altruistes des Hommes - même si on peut regretter que cela se transforme trop souvent en cynisme.

L'échec communiste nous a donc démontré que la voie des nationalisations ne doit pas être suivie, qu'elles mènent dans une impasse ; néanmoins l'analyse marxiste n'en reste pas moins pertinente. Or pour éviter les problèmes des nationalisations, sans pour autant supporter les pénalités des privatisations, il reste l'alternative de la libération. Une entreprise libre c'est une entreprise, qui comme n'importe quelle personne physique, possède une autonomie, une souveraineté de décision - bien sûr, dans la limite imposée par la loi. La libération satisfait nos deux exigences, car d'une part le pouvoir économique reste indépendant du pouvoir politique et d'autre part, les entreprises ne sont plus pénalisées par leurs propriétaires.

Comme bien souvent avec la liberté, c'est l'analyse morale qui plaide fortement en sa faveur. Car comment peut-on accepter que le sort de millions de salariés soit fixé par une poignée d'individus ? Comment de tels systèmes despotiques peuvent-ils encore exister ? A quoi rime la démocratie si 8h par jour, les salariés sont complètement impuissants des agissements des entreprises dans lesquelles ils se trouvent ? Comment le salarié peut-il prétendre être libre au sein d'une entreprise qui ne l'est pas ? Pourquoi les personnes morales n'auraient-elles pas les mêmes droits que les personnes physiques ? Pourquoi cette discrimination alors qu'une personne morale n'est qu'un regroupement de personnes physiques ? Ce n'est bien sûr pas une question de capacité, car les entreprises ont largement les compétences nécessaires pour se gérer efficacement, mais cette discrimination n'est rien d'autre qu'un héritage historique. Héritage dont il est tant de se débarrasser, comme jadis nous l'avons fait pour l'esclavagisme des personnes physiques. L'autonomie de décision des entreprises est une nécessité, un devoir moral, pour toute société civilisée qui se respecte. Un Homme ne peut pas posséder un autre Homme, un Homme peut posséder un objet, sauf si cet objet est composé d'un ou plusieurs Hommes.

Si l'analyse morale est importante, car c'est celle qui pèse le plus pour le Sage, nos sociétés bassement matérialistes préfèrent se concentrer plutôt sur les critères économiques. Il est donc tant de les aborder. Mais, tout comme l'analyse morale, l'analyse économique plaide largement en faveur de la libération.

D'abord, dans un système d'entreprise privée, la concurrence est faussée. En effet, comme il existe beaucoup moins d'actionnaire majoritaire que d'entreprises, on trouve de nombreuses entreprises sous la coupe d'un même actionnaire - qui peut être un fonds de gestion. Or la concurrence entre deux entreprises appartenant au même actionnaire est forcément biaisée. Le nombre d'acteurs réels est donc bien trop faible dans un système d'entreprise privée pour satisfaire les lois de régulation du marché.

Ensuite, dans un système d'entreprise privée, le capital fluctue beaucoup plus vite que l'activité économique. Ainsi il n'est pas rare de voir le capital d'une entreprise augmenter de 20% sur une semaine, or la somme équivalente utilisée en investissement serait étalée sur au moins six mois. Mais six mois plus tard, l'argent n'existera peut-être plus au niveau de l'entreprise - qui aura reperdu ses 20%. C'est pourquoi, face à cette volatilité, la seule parade des entreprises consiste à acheter et revendre d'autres entreprises, mais pas à investir - sauf quand l'entreprise obtient des garanties de durée, ce qui est rare. A l'opposé, dans un système d'entreprise libre, les entreprises ajustent leur capital en fonction des besoins liés à leurs activités.

De plus, dans un système d'entreprise privée, les intérêts divergent entre le propriétaire et l'entreprise. On peut citer le cas d'une baisse de charge de six mois, où les actionnaires préfèreront licencier pour garantir leurs dividendes, alors qu'une entreprise préfèrerait conserver son savoir faire et en profiter pour investir, afin d'être mieux armée quand le marché reprendra. L'autre cas typique est une demande des actionnaires de spécialiser l'entreprise uniquement sur son secteur qui rapporte le plus à un instant donné. Quand le secteur s'effondrera, il suffira de quelques secondes à l'actionnaire pour revendre ; il faudra, par contre, plusieurs années à l'entreprise pour s'en remettre, avec la catastrophe sociale associée. En opposition, dans un système d'entreprise libre, la souveraineté des entreprises permet de garantir que les décisions prises sont toujours dans l'intérêt de l'entreprise.

Enfin comme le système privé est basé sur un rapport maître esclave, on retrouve les défauts classiques d'un tel système : manque d'autonomie, d'initiative et de motivation de l'esclave trop découragé par son manque de considération et de pouvoir - bien sûr, à juste titre. Il est donc normal que les salariés des entreprises privées se regroupent pour essayer de lutter contre leur maître, parfois contre les intérêts de leur propre entreprise. C'est un système économiquement peu efficace. Bien consciente du problème, la solution proposée par les défenseurs du système privé - par exemple le MEDEF - est de jouer sur la peur du salarié pour augmenter son efficacité. Mais cette solution, en plus de son caractère immoral, déflationniste économiquement et intellectuellement, annihile le travail de groupe et augmente le stress des salariés. L'inefficacité demeure. Dans un système d'entreprise libre, les rapports dirigeants dirigés sont tout autres, car le PDG est responsable devant les salariés et son salaire fixé par ces derniers (plus exactement leurs représentants). Le PDG est choisi par la direction mais chaque année un vote, où chaque salarié apporte une voie, est effectué pour déterminer s'il doit être reconduit dans ses fonctions. Si le vote est défavorable, la direction est renouvelée d'un tiers et un nouveau PDG est nommé - c'est du moins une proposition de fonctionnement. De plus les représentants des salariés ont leur place dans la direction afin d'informer régulièrement les salariés, même s'il est préférable que la direction le fasse d'elle même. Surtout il faut que le dialogue passe. Ainsi, d'une part la direction est plus sensible aux salariés car responsable devant elle - et non devant ses actionnaires - et d'autre part les salariés et leur représentant jouent plus le jeu de la coopération car en partie responsable du choix de la direction. Le but est de créer un climat de confiance. Dans un système d'entreprise libre, la capacité des entreprises à mobiliser le capital humain est colossale, car les rapports entre dirigeants et dirigés sont basés sur la coopération et non plus sur le mode maître esclave. Le rentabilité économique est meilleure.

Si les avantages du système d'entreprise libre sont nombreux sur le plan économique, ils le sont aussi sur le plan social.

En effet dans un système d'entreprises privées, le but d'une entreprise est de rémunérer ses actionnaires. En opposition, le but d'une entreprise libre est de garantir sa pérennité. On constate donc que le nombre d'entreprises viables est bien plus important dans un système d'entreprises libres. En effet une entreprise à bénéfice nul ne pourra pas survivre dans un système privé - on constate même aujourd'hui des entreprises qui se débarrassent de branches car leur rendement est inférieur à 5% - alors qu'un telle entreprise fonctionnera parfaitement dans un système libre - au moins quelques années. En conséquence, l'emploie est plus pérenne dans un système d'entreprises libres. La situation des salariés est donc moins précaire, car ils ne servent plus de variable d'ajustement pour dégager un solde positif.

Certains se demandent peut-être comment une entreprise libre peut se financer, tant l'actionnaire est considéré comme vital. C'est bien sur un préjugé sans valeur, une entreprise libre se finance comme n'importe quelle personne physique, en contractant des prêts à un intermédiaire financier. Le système d'obligation d'entreprise peut aussi être utilisé car il ne remet pas en cause la souveraineté de l'entreprise. Une règle qui imposerait un pourcentage de prêt à accorder au capital risque serait certainement le bien venu, afin de ne pas léser les nouvelles entreprises. La création d'entreprises doit aussi rester attractive, par exemple en donnant le droit au créateur de conserver la direction pour une vingtaine d'année, ainsi que la garantie d'un salaire motivant.

On peut aussi se demander comment les services d'intérêt publique sont réalisés dans un système d'entreprise libre. Ce sont tout simplement des entreprises libres "classiques", en situation de monopôle, dont la mission et les prix, sont fixés par le pouvoir politique - c'est du moins une solution possible.

En plus de son caractère moral et social, et de son efficacité économique, un système d'entreprise libre renforce aussi la séparation des pouvoirs, notamment en libérant les médias. Il est fondamental de comprendre que c'est une concentration excessive des pouvoirs qui donne à un système son caractère obscurantiste. Malheureusement, l'Histoire est bien vite oubliée, et le nouveau capitalisme qui se profile à l'horizon - mais est-ce encore du capitalisme ?, s'il parvient à s'imposer, ne connaîtra pas un destin différent de celui des régimes communistes. En effet, sa principale caractéristique est de mettre le pouvoir politique sous la coupe du pouvoir économique, ou plus exactement du pouvoir financier - qui a déjà absorbé les médias. Ce serait, alors, une bien triste ironie de l'Histoire. Pourtant un autre destin est possible, la porte de la liberté n'est qu'à un pas.